Tout est partie de la 4e A2. La classe est située au second étage du bâtiment que les élèves surnomment le « petit quartier », en référence à son statut de Collège d’enseignement moyen (Cem), logé au cœur même de ce qui est connu comme étant le lycée Lamine Guèye de Dakar. A 10 heures, comme d’habitude, les élèves investissent la cour de récréation. « Soudain, on entend du bruit sous les escaliers », se souvient un élève de la 4e M1A qui requiert l’anonymat. Accouru, avec ses camarades de jeu, il constate que « c’est une fille qui a piqué une crise d’hystérie ». Tout le monde pense à un cas isolé, comme il en arrive de temps en temps. Mais quelques minutes plus tard, une autre élève est, elle aussi, dans le même état.
Selon les témoignages recueillis sur place, « la seconde victime est de la même classe que la première et, aussi, son amie ». Elles sont vite évacuées à l’hôpital Principal à bord de taxis. Mais, dans la cour de récréation, les émotions sont loin de s’estomper. A intervalle régulier, d’autres cas sont enregistrés, toutes des filles qui ont des malaises. S. B, qui partage la même classe que l’une des victimes de ce vendredi matin renseigne : « C’est comme si elle manquait d’air. Dans un premier temps, elle n’a pas perdu connaissance. Elle paraissait plutôt asphyxiée. Nous l’avons conduite dehors et elle a commencé à reprendre ses esprits. Mais une fois à l’intérieur (de la classe), elle est tombée. »
Les crises d’hystérie se suivent et se ressemblent. Les secours, alertés, mobilisent pas moins de 5 ambulances, selon toujours les témoignages. Les chiffres avancés font état de plus de 50 évacuations. Chez les élèves, l’inquiétude commence à gagner les esprits, d’autant plus que jeudi vers 17 heures, le « petit quartier » a enregistré quatre cas, si l’on en croit cet autre élève de 5e M1. Pour lui, il n’y pas de doute, l’origine du phénomène est surnaturelle. « Elles disent toutes que quelque chose les a giflées », lâche-t-il, revenu de l’hôpital où il était allé s’enquérir de l’état de santé des ses camarades, en vain. Le visage encore marqué par les événements, notre interlocuteur ajoute que « l’une d’elle s’est plaint d’avoir été piquée à la tête et s’est mise à cogner le sol ».
Seulement, personne n’arrive à mettre un nom ou même coller une identité sur « l’agresseur invisible ». S. B ajoute encore à la confusion : « Une de nos copines nous a affirmé qu’elle a senti une ombre s’avancée vers elle. » Toutes choses qui consolident la thèse du surnaturel. Son camarade, boubou vert-olive, sac d’écolier en bandoulière, pense que les événements ont un lien avec « l’arbre qui était derrière le bâtiment », une « sorte de baobab », qui a été terrassé et qui « semble avoir été un repaire d’esprits maléfiques ». Sa thèse de « djinns qui attaquent les élèves » a, toujours selon lui, motivé la présence de « saltigués (médiums) » au lycée, après les évacuations. Ces derniers seraient amenés sur les lieux par le ministre Farba Senghor dont une des victimes serait sa fille. Parmi les autorités citées, figurent également Moustapha Sourang, ministre de l’Education, qui aurait, lui-même, confié à une consœur être dépassé par les événements. Tout de même, il a consenti à faire vaquer les classes pour 48 heures.
Les élèves de Lamine Guèye que nous avons approchés sont, aujourd’hui, partagés entre le doute et la peur de côtoyer des « êtres surnaturels ». S. B ne cache pas sa « peur bleue » tout comme les autres élèves, des garçons, trouvés sur place vers 14 heures et qui squattaient encore la cour du lycée.
Du côté des parents, c’est aussi la psychose. Cheveux poivre-sel, front légèrement en sueur, ce grand-parent a quitté l’hôpital Le Dantec où il était avec sa femme à l’annonce de la nouvelle, « pour vérifier si sa petite fille, en classe de 2nde LB 2 fait partie du lot ». Mais à cette heure de la journée, il n’y a personne à qui parler.
Le censeur et toute l’administration sont absents pour cause de prière du vendredi. Ne voulant pas encore croire à la thèse des djinns, il affirme que « si c’était des esprits maléfiques, les Senghor, Abdoulaye Wade et toutes les grandes autorités qui ont étudié ici ne seraient pas épargnés. Je crois que c’est de la fabulation, C’est tout ». Une autre dame, trouvée sur les lieux, abonde dans le même sens. Elle croit savoir que c’est parce que « les autres élèves n’ont pu supporté le choc en voyant leurs camarades que la plupart ont piqué une crise ».
A l’hôpital Principal où sont évacués les filles victimes de crise d’hystérie, l’entrée est refusée à la presse. Seuls des confrères des organes d’Etat ont pu y avoir accès. Des parents qui cherchaient aussi à « voir leurs filles » ont été gentiment éconduits sous prétexte que ce n’est pas encore l’heure des visites.
En attendant, les supputations vont bon train et chacun y va de son explication et de son commentaire. D’aucuns pensent, d’ailleurs, que le chef de l’Etat, Me Abdoulaye Wade, qui menaçait de déloger l’établissement, trouvera là un alibi de taille pour passer à l’action.
source : Lequotidien
