Le plomb, suspecté depuis le début du drame, semble être l’unique explication, d’après les premiers résultats des analyses médicales. Pour éviter de nouvelles contaminations, les autorités municipales et territoriales ont décidé de sortir des maisons et des cantines des revendeurs, ce « poison » pour sauver les enfants et le bétail. Une usine indienne (Pagrik-Sénégal) de recyclage des batteries usées et du plomb, nouvellement installée sur la Route de Rufisque à Grand Mbao, a gagné le marché. Mais, le mal semble être plus profond : car ce quartier, ancien site d’exploitation des batteries usées et de plomb, est bâti tout simplement sur une poudrière.
Les décès de 18 mômes en l’espace de cinq mois à Ndiawène seraient liés à « 90 %» au saturnisme : un syndrome d’intoxication au plomb ou aux sels de plomb. Une quasi certitude… scientifique qui fait suite aux différentes « missions » de prospection entamée à Ndiawène par les services sanitaires de l’Etat. En effet, après la cascade de morts d’enfants dont le plus âgé a six ans, les ministères de l’Environnement et de la Protection de la nature, de la Santé et de l’Assainissement, les sapeurs-pompiers et les agents de la section de recherche scientifique de la Gendarmerie nationale, ont investi le quartier « hanté ».
Ainsi, des prélèvements ont été effectués sur une partie de la terre « trahie » par un mélange du plomb, des eaux stagnantes et des eaux des puits. Même si les résultats de ces analyses sont encore attendus pour déceler les véritables causes de ces morts, de fortes présomptions pèsent sur le plomb.
ARRETE PREFECTORAL
De ce fait, le préfet de Pikine a pris un arrêté pour « sommer » les différents opérateurs du plomb qui pullulent à Ndiawène, de vider leurs réserves du quartier. Une réunion de sensibilisation a été même organisée samedi dernier pour convaincre les récalcitrants à livrer le produit aux autorités. Aussi, apprend-on, auprès d’une source qui avait pris part à cette rencontre « houleuse » par moments, que les travailleurs du plomb sont sceptiques par rapport au degré de toxicité qui serait fatal aux gamins.
Le vieux Mbaye Diagne, la soixantaine révolue et qui manipule le plomb depuis « plus de trente ans », fait partie de ceux qui doutent de la responsabilité du plomb. « Je ne veux pas être catégorique, mais je doute fort que ce soit le plomb qui ait tué ces enfants », confie-t-il, la tête baissée. Très prudent dans ses propos, « par respect aux familles éplorées », M. Diagne dit avoir pris part à cette réunion houleuse, mais assure ne pas avoir pris la parole pour « ne pas offenser les parents des disparus ». Ces mots du vieux Mbaye Diagne cachent mal le « malaise » des dizaines d’opérateurs du plomb qui, pour la plupart, n’ont pas voulu piper mot pour dire leur sentiment par rapport à l’arrêté du préfet de Pikine. Une volonté de l’autorité territoriale appuyée par les habitants de Ndiawène.
UN QUARTIER ASSIS SUR DU PLOMB
En réalité, ce qui conforte le vieux Mbaye Diagne dans sa position de l’inoffensivité du plomb, c’est que depuis des années, lui et ses compères manipulent le produit « sans aucune conséquence néfaste pour (leur) santé ». Dans ce quartier, qui jouxte le marché de Thiaroye-sur-mer, les travailleurs du plomb y occupent une bonne partie. Les raisons sont liées à l’environnement qui regorge d’importants minerais de plomb et le commerce florissant que ces travailleurs entretiennent avec des Indiens. En effet, Mbaye Diagne et compagnie achètent le plomb à des exploitants des minerais, qu’ils revendent aux Indiens qui tiennent une usine de transformation sur la route de Rufisque (Voir ailleurs).
Des inquiétudes sont ainsi nées au niveau de certaines autorités du quartier, qui soutiennent que « c’est le sol de Ndiawène qui est empoisonné par le plomb ». Des propos confirmés par Cheikh Diouf, un conseiller à la mairie de Thiaroye-sur-mer. Elisant domicile dans ce quartier depuis 1978, M. Diouf se rappelle que Ndiawène était un dépotoir de batteries. Et par souci d’espaces d’habitation, ces décharges de batteries ont été calcinées. C’est dans ces conditions, se rappelle-t-il encore, que plusieurs maisons de Ndiawène ont été construites sur le plomb. Une situation qui fait penser au pire à ce conseiller municipal, qui redoute que les adultes soient les prochaines cibles du saturnisme, s’il est avéré que c’est la cause des mort d’enfants.
Ndiaga Niang, le maire de Thiaroye-sur-mer, pour sa part, se veut rassurant en indiquant que c’est une partie très restreinte de Ndiawène qui est assise sur une… poudrière, mais que des mesures de décapage ont été prises par les services de l’Environnement. Une grande quantité de sable « propre » va être déversée à Ndiawène selon M. Niang, qui révèle que les dix autres enfants qui présentaient les mêmes symptômes que les morts, sont sous haute surveillance médicale. Même s’ils sont dans leurs familles respectives, l’infirmier chef du poste de santé de la localité veille au grain, précise le maire.
PERSONNE N’EST A L’ABRI
Contrairement à ce que croit le vieux Mbaye Diagne, l’intoxication au plomb peut bien être fatal aux personnes adultes. Une source médicale, qui a préféré garder l’anonymat « pour ne pas affoler les habitants, d’autant plus que ce n’est pas encore avéré qu’il s’agit du saturnisme », affirme que les adultes travaillant dans l’industrie de l’émaillage ou dans les mines de plomb sont également victimes de cette intoxication. Et, précise notre interlocuteur, les cas les plus courants sont présentés lors de l’absorption d’aliments contenant de fortes proportions de plomb. Enfin, explique-t-il, des aliments conservés dans des conditionnements faisant appel à ce métal peuvent être à l’origine de troubles plus ou moins marqués.
Un autre spécialiste qui a aussi requis l’anonymat puisque n’étant pas « sûr que ce soit le saturnisme », développe que l’intoxication aiguë, relativement rare, se manifeste par des douleurs, des vomissements, des diarrhées, une faiblesse des membres, voire une paralysie pouvant entraîner la mort. L’intoxication chronique est caractérisée par des troubles mentaux, des céphalées, des convulsions, une anémie. En cas de coma, le risque de décès est important et des lésions cérébrales peuvent persister même après la guérison.
Le traitement est basé sur l’emploi de chélateurs pour extraire le plomb accumulé dans les tissus de l’organisme, assure-t-il. A son avis, même si ces symptômes se sont retrouvés chez les 18 enfants morts et les 10 autres en suivi médical, « ce n’est pas encore sûr ». Sinon, poursuit-il, « ce serait tellement grave que l’évacuation des lieux se présentera comme la meilleure arme contre le mal ».
LES OPERATEURS SUR LE QUI-VIVE
Déjà lundi dernier, Mbaye Diagne et les autres travailleurs du plomb avaient marqué leur étonnement en assistant à une forte présence des forces de l’ordre pour l’évacuation du produit toxique à la décharge… indienne. Convaincu que cette mesure prise par le préfet constitue une prémice quant à une procédure de déguerpissement, M. Diagne prévoit des lendemains encore plus sombres que ceux qui vivent actuellement. « Les actes qui sont posés depuis le début de cette épidémie, me fondent dans ma certitude qu’ils veulent nous priver de cet espace », déclare-t-il.
Pourtant, fait-il remarquer : « Nous n’avons opposé aucune résistance quant à l’évacuation du plomb. » En effet, tous les opérateurs ont mis le plomb qu’ils détenaient dans des sacs qui ont été exposés à la devanture des magasins, en présence des autorités municipales. Les engins de ramassage n’ont eu aucune peine pour évacuer le plomb.
Seulement, s’inquiètent les opérateurs, aucune explication ne leur a été fournie quant aux modalités d’évacuation de leur produit. Si une petite partie d’entre eux espèrent un dédommagement, d’autres redoutent « un coup tordu ». Sur cette question, le maire n’a pas voulu se prononcer, parce que ne « maîtrisant pas la procédure ». Les opérateurs eux, ont fait peser leur plomb avant de le livrer aux autorités et espèrent une hypothétique compensation.
Source : Lequotidien
