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Idrissa Diop, musicien-chanteur : ‘Ndiouga Kébé a pleuré quand j’ai chanté Bamba’

samedi 12 janvier 2008

Dans la deuxième et dernière partie de l’entretien, qu’il nous a accordé, Idrissa Diop revient sur sa rencontre avec Ndiouga Kébé, le défunt richissime homme d’affaires, qui a versé des larmes en l’entendant chanter Bamba à une époque où aucun musicien moderne sénégalais ne s’était risqué sur ce terrain. Pour avoir grandi à la Gueule Tapée et fourbi ses armes… musicales entre la Médina, le Plateau et Colobane, son chemin ne pouvait ne pas croiser celles de Youssou Ndour, pour qui, il a écrit des titres tels que Yarou et Guej ; de Mbaye Dièye Faye à qui il a appris à taper sur des congas.


Idrissa Diop, vous êtes le premier musicien sénégalais moderne à avoir chanté Cheikh Ahmadou Bamba. Qu’est-ce que cela vous fait de voir qu’aujourd’hui le fondateur du mouridisme est chanté par tous les musiciens ?

Je vais vous raconter d’abord l’histoire de ce morceau. Tout est parti de ma rencontre avec Ndiouga Kébé. Je salue d’abord sa mémoire. Il nous a permis, quand, on était au Sahel de Dakar, d’acquérir du matériel neuf. On venait de monter ce groupe dans lequel il y avait Cheikh Tidiane Tall, feu Mbaye Fall, Pape Djiby Bâ, Seydina Insa Wade, Assane Ndoye, Blin Mbaye (oncle de Mbaye Dièye Faye : Ndlr), Djiguy Diabaté, Wily Sakho, Thierno Kouaté, Jean Ndiaye et un Nigérien, Emmanuel.

Donc, un jour, quand je discutais avec Ndiouga Kébé, dont j’étais très proche, je lui ai fait savoir que je vais chanter Serigne Touba. Lui, en fervent mouride, comme moi d’ailleurs, me lance un défi : ‘Si tu le fais, je donnerais un million à chaque membre de ton orchestre’. Il pensait que je n’allais pas le faire parce qu’à l’époque aucun musicien n’avait encore chanté Bamba.

Alors, je me suis mis au travail avec Cheikh Tidiane Tall, un excellent musicien, et les autres. On a répété pendant des jours avec des Baye Fall qui avaient leurs tambours. Un jour, j’ai invité Ndiouga Kébé à venir voir ce qu’on avait fait. Il était assis devant le groupe avec sa canne légendaire et nous avons joué Bamba. Et lorsque les premières notes ont retenti, j’ai entonné le premier couplé : Xayroulah Xayroulan biya Mbacké Cheikh Bamba Dieuredieuf Amdy Moustapha Diraraw lak, Touba Touba… Ndiouga Kébé commence à secouer la tête. L’émotion se lisait sur son visage, il avait les larmes aux yeux.

Et il a tenu promesse. Ensuite le morceau a fait le tour du Sénégal grâce à la télévision nationale - que le Sénégal venait tout juste d’acquérir et qui était à l’époque en noir et blanc - et Maguette Wade qui nous avait invité sur son plateau. Quand je vois que trente-cinq ans après, il n’y a pas un seul musicien sénégalais qui n’a pas chanté Bamba, je suis fier. Je vais vous faire une confidence : Après avoir chanté Serigne Touba, j’ai senti comme une force qui m’a habité et elle ne m’a plus quitté depuis ce jour.

Et le morceau lorsque je le joue encore aujourd’hui, dans les plus grandes scènes du monde, les foules se déchaînent. C’est magique. D’ailleurs, j’ai un projet dont je vais vous parler en exclusivité. Je vais reprendre tous mes anciens morceaux que je chantais quand j’étais à Plantation, au Rio Orchestra et au Sahel de Dakar.

Vous nous avez parlé tout à l’heure de Blin Mbaye, l’oncle de Mbaye Dièye Faye. Mais, est-ce que vous avez aussi travaillé avec le grand percussionniste du Super Etoile ? Vous partagez le même amour pour les percussions…

Idrissa DIOP : Je vais vous surprendre peut-être. Ce qui me lie à ce garçon est très émouvant. Quand il avait huit ans, il venait tout le temps assister à nos répétitions. A l’époque, j’étais dans un groupe qui s’appelait Rio Orchestra et on répétait justement chez Blin Mbaye, l’oncle de Mbaye Dièye Faye. Et quand je lui suggérais d’aller à l’école, il me disait : ‘Non Tonton, je ne veux pas de l’école, je veux apprendre ce que vous faites’. Un an plus tard, sa maman Daro Mbaye me dit un jour en prenant Mbaye Dièye Faye par la main : ‘Dieuleul ma maye lako, denk naa lako (Je te le confie : Ndlr)’. Ce geste m’a beaucoup touché. C’est une grosse responsabilité.

J’ai commencé alors à lui apprendre à jouer aux Congas (les tumbas). Et comme, il était haut comme trois pommes, je lui mettais une caisse de boisson vide sur la chaise pour qu’il puisse atteindre les Congas. Et très vite il a maîtrisé les instruments parce que Mbaye Dièye Faye est très doué. Aussi, n’oublions pas qu’il est le fils d’un grand percussionniste, Vieux Sing Faye qui lui a appris à jouer aux sabars. Mais, moi c’est mon fils spirituel. Même dans son look, on a des similitudes. Vous avez remarqué qu’il porte souvent, comme moi, un gilet cache cœur et un chapeau.

Aujourd’hui, quand je vois Mbaye Dièye Faye jouer, sortir des albums, cela me fait un grand plaisir. C’est la première fois que l’on voit au Sénégal un orchestre composé entièrement de Guewel. Mbaye Dièye Faye est le premier à l’avoir fait avec son Sing Sing Rythme dans lequel il a regroupé ses frères, ses cousins… C’est ce genre de relation que j’ai avec les musiciens sénégalais. Certains m’ont beaucoup apporté, comme Labah Soceh et j’ai, à mon tour, essayé de transmettre le peu de savoir que j’ai.

Vous dites que vous avez écrit Guej pour Youssou Ndour, avez-vous écrit d’autres chansons pour le roi du Mbalax ?

Youssou Ndour quand il venait chez moi à la Gueule Tapée, il avait treize ans. Il venait avec un magnétophone et je lui enregistrais des chansons. Parmi les morceaux, on peut aussi citer Yarou, qui est jusqu’à présent l’un de ses plus grands succès. Il le joue toujours dans ses concerts ou soirées. Je peux vous parler aussi d’Habib Faye. Je jouais avec son grand frère, Adama Faye, paix à son âme, et il nous suivait partout. Il y a une anecdote que je lui rappelle souvent quand on se voit.

Un jour Adama et moi sommes montés dans un bus avec Habib Faye. Je dis alors à Habib qu’on ne va pas prendre le billet pour lui. Tremblant comme une feuille, il me répond que les contrôleurs vont l’attraper. Alors, je fais semblant de réciter un verset de Coran et je lui dis qu’il était maintenant invisible. Et il y a cru. C’était trop marrant. C’est ça ma vie. C’est ça l’album Historia qui revient plus de trente ans après sur tout ce que ces gens-là m’ont apporté.

Wal Fadjri : Mais, ce qui est frappant, c’est qu’ils sont tous tournés vers le Mbalax, une forme de musique qui ne vous parle pas trop. Pourquoi cette différence dans le choix musical après tout ce que vous avez partagé avec eux ?

Ils connaissent et font autre chose que le Mbalax. Par exemple, Habib Faye a son groupe de Jazz, Youssou Ndour, dans ses albums internationaux, fait aussi une musique de fusion. Mbaye Dièye Faye peut jouer dans n’importe quelle musique au monde. D’ailleurs, quand je viens à Dakar, Habib Faye et Mbaye Dièye Faye montent sur scène avec mon orchestre. Et quand vous les entendez jouer, vous croyez qu’ils ont répété pendant des mois avec nous. La vérité, c’est que le Mbalax est bien implanté au Sénégal.

C’est la musique que le peuple consomme. Je ne dénigre pas cette forme de musique. Ceux qui le font, le font très bien. Il se trouve que moi j’ai opté pour un autre genre musical plus ouvert, pour une musique de fusion. Je suis un Baye Fall, je crois à la vertu du Ndiaxass (patchwork : Ndlr), du melting pot. Je ne fais pas du Mbalax, mais ma musique marche fort à travers le monde. Ce n’est pas un hasard, si après avoir quitté Universal (France), j’ai signé avec Sony Bmg (Etats-Unis). Ces gens-là ne vendent pas du vent.

Justement, parmi les musiciens sénégalais, il n’y a que Baaba Maal, Ismael Lô et Cheikh Lô qui ont une maison de disque. Encore que ce n’est pas grâce au Mbalax. Vous pensez que cette musique a de l’avenir ?

Malheureusement, pour le moment, il n’y a que les Sénégalais qui comprennent le Mbalax qui le perçoivent bien. C’est une question de beat, de rythme. Le Mbalax ne s’exporte pas de manière durable. Il peut y avoir un coup par ci, un autre par là, mais ce n’est pas ce qui intéresse les grandes maisons de disque. Les plus grandes consécrations de Youssou Ndour sur le plan international, il a obtenu avec Seven seconds et Allah, mais il ne l’a pas eu avec le Mbalax. Et pour revenir à votre question, les maisons de disques, ce ne sont pas des philanthropes. Ils ne s’investissement que dans ce qu’ils peuvent vendre.

Les Sénégalais peuvent-ils espérer vous voir avec Carlos Santana dans un grand concert à Dakar ?

C’est dans nos projets. Et s’il plaît à Dieu, Carlos sera à Dakar avec moi pour le bonheur des Sénégalais.*

Source : Walf

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