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Les prisonniers à vie du Camp Pénal : El Malick Seck raconte...

vendredi 19 juin 2009

De mon séjour carcéral, j’ai été marqué par le sort d’une soixantaine de personnes, tous condamnés à la prison à vie pour la plupart et pour d’autres condamnés à la mort et qui n’ont dû leur salut qu’à l’abolition de la peine capitale au Sénégal.


Camp Pénal de Liberté VI, un repaire crasseux en plein centre de Dakar. Plus de 800 détenus sont entassés dans des conditions précaires. Ici, j’ai séjourné pendant huit mois dans une chambre de douze personnes et je me suis fait beaucoup de bons amis parmi les détenus surtout chez les « perpet » comme on dit ici, c’est-à-dire les prisonniers condamnés à la perpétuité. Dans la théorie, ils ne sortiront plus de la prison. Le verdict des Assises a été sans appel pour eux. La justice les traite de dangers redoutables pour la société, en un mot de criminels.

Ce jugement à priori hostile tranche d’avec la personnalité de ces derniers. Ils sont devenus par la force du temps, de véritables âmes de paix. Pour la plupart âgés de la quarantaine, ces personnes sont les plus « free » de la prison. Ils ne sont ni anxieux, ni inquiets. Ils ne paniquent jamais. Bonne humeur en bandoulière ils font comme si de rien n’était. De véritables gentlemans. De véritables hommes. Pas de larmes, ni de mélancolie permanente. Une formidable sérénité dégage du regard de ces hommes qui n’ont plus rien à perdre puisque qu’ils ont déjà tout perdu : leur liberté. Ainsi, je m’en vais vous faire la présentation de quelques-uns des ces perpet’ qui nourissent l’espoir ultime de sortir un jour de ce guêpier.

Il y a d’abord mon très cher ami Abdoulaye Bâ, celui-là même qui m’a offert gracieusement une solide couverture alors qu’un froid de canard régnait en janvier dernier sur Dakar. Il est accusé d’avoir commandité l’assassinat d’une jeune fille à Thiès en 2001 avec un certain jeune homme nommé Diallo. Tous les deux ont été condamnés en 2008 par la Cour d’assises de Thiès à la prison à vie. Cet ancien militaire qui a passé cinq ans sous les ordres crie aujourd’hui son innocence et est persuadé qu’il n’a rien fait. Il demande la réouverture de son procès à cause de ce qu’il appelle une enquête bâclée par la police… C’est l’actuel président des magistrats, Abdoulaye Bâ qui en tant que juge d’instruction avait son dossier au Tribunal de Thiès. Laye Bâ comme on l’appelle ici est resté lui-même. Un homme bien et généreux.

Plus de 10 ans au Camp Pénal

Il y a Mamadou Camara. Nous étions dans la même chambre. Lui, il avait été condamné à mort avant que la peine ne soit abolie. Son rêve le plus fou c’est d’épouser Nancy Eva, la jeune femme qui présente l’émission Préférence sur 2S Tv. Tous les soirs quand passe la belle tronche de Nancy, il ne parle plus à personne, fixe la télé et tient la télécommande. Rien que le plaisir d’entendre la voix de Nancy va lui faire passer une belle nuit. Camou est un épicurien hors pair. Il se coiffe chaque deux jours ou presque. Je lui disais souvent qu’il était le « play-boy » de la prison. Il a déjà passé 12 ans entre Reubeuss et Camp Pénal. Il a tenu même le « tangana » de la prison pendant une certaine période.

Un autre voisin de chambre, Pape Adrien Diallo, 34 ans à peine et déjà 8 ans dans la prison entre Reubeuss et Camp Pénal. Il avait été condamné par les assises de Dakar en 2007 à la prison à vie pour une agression à main armée. Sans meurtre, comme il aime le rappeler. C’est un passionné de musique et de films de cinéma. Son rêve le plus grand est de sortir de prison. « J’ai changé », m’a-t-il dit un jour. Ce jeune garçon très sympa qui dès mes premiers jours de prison m’a informé qu’il est entré en milieu carcéral pour la première fois à 13 ans a compris finalement le prix de la liberté. Ce garçon bien mérite la grâce présidentielle, comme du reste une bonne partie des personnes condamnés à la prison à vie au Camp Pénal. Je n’oublierai aussi de son compagnon de galère, Ngagne Bitèye avec qui il a été condamné à la même sentence pour le même délit de vol en réunion.

Tous les matins, il venait à la chambre 5 voir son frère Papy comme il l’appelle.

Le reste de la bande à Ino est aussi au Camp Pénal purgeant aussi la perpétuité. Le plus célèbre d’entre eux est Alassane Sy alias Alex. Avec sa genou qui boitille fruit de ses multiples évasions-on raconte qu’il a été victime de sévices-Alex semble être un homme heureux. La mise toujours impeccable, il vit dans la dignité la plus absolue ses années carcérales. Douze ans déjà qu’il derrière les barreaux. Lors d’une visite commune, je l’avais presenté à une amie, cette dernière n’en revenait pas ; ahurie de constater qu’Alex peint sous les traits d’un « monstre » par la presse était en réalité un homme sympa.

Deux prisons à vie pour Papa Laye

Dans le lot aussi, il y a Fodé Cissé. Ce jeune vieux qui a la cinquantaine a été mon chef de chambre à Appela, le quartier des prisonniers de luxe à Reubeuss. Je l’ai quitté au bout de quinze jours pour Camp Pénal. Il m’y a retrouvé deux mois plus tard pour une peine de prison à vie. Avec toujours le même sourire à la fin du procès de la bande à Alex et Ino. Lui est en prison depuis 1997. Il est toujours fier d’avoir partagé la même chambre avec Abdou Latif Guèye, Cheikh Diop de la Cnts/ Fc, Abdourahim Agne, Jean Paul Dias et tant d’autres moins célèbres. Il est devenu imam et appris le Coran en prison. Il parle toujours d’une grande fierté de Sada Ndiaye, l’actuel ministre avec qui il a dormi à la chambre 43. « Il continue de m’aider », dit-il souvent.

Cependant le plus curieux parmi la soixantaine de prisonniers à vie est sans doute le jeune Papa Laye. Il a sur sa tête deux condamnations à la prison à perpétuité. Pour autant, il est resté zen. Un jour, je discutais avec un responsable du camp Pénal, il me dit : « A quoi ça sert de condamner une personne deux fois à la même peine de prison à la perpétuité ? » J’étais aussi curieux que lui de savoir le pourquoi comment des choses.

Les prisonniers à vie ont-ils une chance de sortir un jour ? Oui, absolument. D’habitude, ils bénéficient d’une réduction de peine… mais au bout de 20 ans ! Très rarement, ils parviennent à bénéficier de la grâce présidentielle. Pourtant, pour la plupart d’entre eux : ils ont changé et se sont rapprochés de Dieu. Une très bonne partie a fini d’apprendre et de réciter tous les versets de Coran et psalmodier de belles litanies du livre saint.

El Malick SECK

Il faut sauver le journaliste Mamadou Ndiaye

Il n’est ni agresseur, ni criminel, mais un simple jeune journaliste. Je n’oublierai jamais mon ami Mamadou Ndiaye, ce reporter talentueux qui croupit au Camp Pénal pour trois ans condamné dans une affaire d’extorsion de fonds qui l’oppose à Aissatou Guèye Diagne. Cela fait un an et trois mois qu’il vit à la chambre 6. Sa mère dont il était le principal soutien se bat pour la nourrir. Dans des conditions difficiles. Sa plaignante n’est jamais venue aux multiples procès de Mamadou Ndiaye. Il m’expliquait souvent qu’il n’a absolument rien fait. « Je voulais aider la dame. La presse l’attaquait souvent et elle a fait appel à moi pour que ses relations avec les journalistes se passent bien. Je ne lui ai jamais pris de l’argent à son insu ».

Les confrères qui se connaissent et qui ont pris de l’argent de la part de Mamadou Ndiaye ont tous fui devant la barre du Tribunal des flagrants délits. Personne n’est venu le voir en prison, même pas ses amis du magazine Lissa pour qui il était la cheville ouvrière. Mamadou est laissé à son triste sort. Ndiaye comme je l’appelais a été victime de sa générosité. Un homme bien qui a aidé plusieurs confrères. Il s’est battu pour beaucoup de gens, beaucoup de personnes, mais il est oublié par tout le monde. Mamadou, si tu lis ces lignes, je suis persuadé que tu es innocent et que sous peu la lumière jaillira. Tiens bon, cher ami.

Source : 24hchrono

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