Bonjour Excellence, tout d’abord, permettez-moi de m’enquérir de votre santé et de celle de votre fils, j’espère que vous vous portez à merveille. J’ai appris cette semaine, que votre fils bien aimé, Karim Wade, est inscrit sur une liste proportionnelle, pour briguer une mairie de la cité. Malgré qu’il n’ait pas officiellement manifesté son souhait d’accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat, tous les actes posés par vous, et par votre fils, crédibilisent la thèse de la succession dont la phase test passe par les élections locales. Au cas où la mémoire vous ferait défaut, nous tenons à vous rappeler que nous avons majoritairement voté pour vous porter, le 19 mars 2000, à la tête de cette République que nous avons du mal à reconnaître aujourd’hui. Elle est devenue une coque vide, une copie pâle et imparfaite de la monarchie. L’histoire politique du Sénégal ne reconnaît aucun individu du nom de Karim Wade, fût-il votre fils.
Ce nom ne figure nulle part dans les archives du Sénégal, au point de mériter de diriger, ne serait-ce qu’une mairie d’arrondissement. En voulant travailler à vos côtés au lendemain de l’alternance, nous pensions que l’arrivée de votre fils vous aiderait à consolider les acquis démocratiques que nous avons eus, depuis que les citoyens ont commencé à voter en 1848. Malheureusement, votre fils travaille pour son propre compte, avec les moyens de l’Etat que vous avez mis à sa disposition. Nous n’avions pas une seule fois pensé que c’était dans le but de vous succéder plus tard. Honte à nous.
Excellence, vous serez d’accord, qu’une telle transition (père-fils) serait malsaine, à moins que vous préfériez la monarchie à la République. Depuis quelques années, beaucoup de Sénégalais vous accusent-pardon-vous prêtent l’intention de vouloir mettre votre fils à la tête de l’Etat. Je me suis toujours dit qu’il était impossible que de telles conneries puissent effleurer l’esprit du sage et premier Magistrat que vous êtes. Je n’ai jamais voulu croire à ces idioties, ces farces de mauvais goût qui ont leur place partout, sauf dans une République qui se respecte. Vous avez relevé tous les défis, Excellence, pour mériter d’occuper le fauteuil sur lequel vous êtes assis aujourd’hui, ce qui est loin d’être le cas de votre fils. Le Sénégal n’a jamais été une République bananière.
Même sous le joug colonial, nous sommes toujours restés dignes, et notre honneur compte plus que tous le trésor du monde. En tant que démocrate, vous vous passerez d’une telle bassesse ; vous ne méritez pas de descendre si bas comme l’a fait le Togo, où le pouvoir se transmet de père en fils. Les vingt six années de lutte que vous avez consacrées à la démocratie et aux libertés sont en train d’être rangées dans les tiroirs de l’oubli. Nous ne voulons pas croire que vous ayez l’intention de mettre une croix sur votre passé si glorieux, un passé sur lequel devrait s’inspirer votre fils qui à nos yeux, semble beaucoup aimer la facilité.
Excellence, vous n’avez pas vaincu sans péril, autrement, vous auriez triomphé sans gloire, comme votre fils compte le faire en ce moment. Rassurez-vous, nous sommes loin d’être atteints du syndrome de l’ « ivoirité ». Votre fils est bien Sénégalais, même s’il n’a eu sa carte nationale d’identité qu’après 2000. Seulement, il est moins noir qu’un Sénégalais, et plus bronzé qu’un Français de souche. Toutefois, ce serait injuste, que des « gorilles » trinquent à la place des valeureux « singes » qui ont sacrifié leur liberté et leur avenir pour rendre possible l’alternance en 2000, devant l’immensité des moyens de l’Etat dont disposait Abdou Diouf.
A l’heure où la Mauritanie renoue avec les coups d’Etat, à l’heure où les régimes militaires se succèdent en Guinée, l’un des rares modèles de démocratie ouest africaine s’apprête à rendre l’âme. Elle agonise, sous le poids étouffant de la monarchie rampante. Si le Togo a préféré la monarchie à la République, le Sénégal, par contre, compte sauvegarder ses acquis démocratiques par tous les moyens. Oui, le Sénégal compte corriger l’erreur fatale que le Togo a commise, suite au décès du président Eyadéma, une erreur de l’histoire qui a terni l’image de l’Afrique, et qui a permis au fils de succéder au père. Notre patrie a survécu aux colons, comme il a survécu à Abdou Diouf. De la même façon, il vous survivra aussi, vous pouvez nous croire, Excellence. Vous voulez faire de la candidature de votre fils, un référendum : vous y avez droit, comme le peuple a aussi le droit de choisir ses dirigeants, de refuser qu’on lui impose ses dirigeants. Le peuple est assez mûr et mature, et saura trancher, le moment opportun.
Entre nous, lorsque j’ai appris que votre fils briguait le mandat d’une collectivité locale, j’ai failli faire un infarctus car jamais de mon vivant, je ne pensais vivre une telle injustice, un tel mépris qui n’honore aucunement notre vieille jeune démocratie. Nous aurions sans doute compris, et nous aurions sûrement soutenu la candidature de votre fils, s’il s’était présenté dans le département du Doubs, pour diriger un canton des arrondissements de Besançon, Montbéliard ou Pontarlier. Permettez-moi, Excellence, de vous rappeler que nous sommes un peuple souverain. Nous adorons aussi les défis, d’où qu’ils viennent.
Demandez à Abdou Diouf, si vous avez des doutes. Lors d’une de vos interviews, vous nous rappeliez que dans la famille africaine, « l’honneur se lave par le sang. » Nous n’avons oublié ce sage conseil. Vous nous avez défiés sur un terrain démocratique, nous serons un répondant à la hauteur, et espérons que les règles du jeu démocratiques seront respectées.
Il n’est jamais trop tard de se rétracter, Excellence, vous êtes entré dans l’histoire par la grande porte. Avec les vingt six années de bravoure pendant lesquelles vous avez fait face au régime socialiste, vous ne méritez pas de laisser un si mauvais témoignage à l’humanité. Vous ne méritez pas de sortir de l’histoire par la petite. Ressaisissez-vous, Excellence, avant qu’il ne soit trop tard !
Momar Mbaye mbayemomar@yahoo.fr
